Laudatio de Claire Muller par Marc-Henri Jobin

La prévention par l’information

Remise du Prix Suva des médias 2017

4 octobre 2017 – Grange-Verney, Moudon
Laudatio par Marc-Henri Jobin, membre du jury

 

Claire Muller, lauréate Prix Suva des Médias 2017, catégorie Presse

«Le Prix Suva, lit-on sur le site de la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents, a pour but de promouvoir les travaux journalistiques (…) se rapportant à la prévention des accidents dans les activités professionnelles et privées ainsi qu’à celle des troubles de la santé d’une manière générale».

En fait, il est plus que cela. Il exprime une reconnaissance envers des journalistes qui, par leur travail, nous sensibilisent à la souffrance – souvent silencieuse – de certains de nos concitoyens, nous permettent de comprendre leurs difficultés et nous motivent à leur venir en aide. Le prix Suva participe en cela à la «prévention», mais aussi à une meilleure conscience citoyenne et au vivre ensemble.

De bien grands mots, me direz-vous! Et pourtant, ils viennent à l’esprit lorsqu’on se plonge dans l’article aujourd’hui récompensé. Une écriture simple, claire, efficace. Une thématique recueillie sur le terrain, authentique, au plus proche des gens. Une démarche courageuse et assumée pour aborder, sans fard ni pathos, la question du suicide dans l’agriculture, un milieu où on ne cause pas tant de ces choses-là. Un traitement porteur d’espoir aussi, qui propose des pistes et des solutions.

Autant de qualités qui collent aussi à son auteure. Une jeune femme venue de Lorraine en 2006, diplôme d’ingénieure agronome en proche, avec deux grosses envies : retrouver le monde agricole qu’avaient quitté ses parents instituteur et infirmière et entrer de plain-pied dans le journalisme, auquel elle avait goûté trois ans plus tôt, à l’occasion d’un stage d’été au Farmers Guardian, un équivalent bristish de Terre & Nature.

Tout comme son article, Claire Berbain, devenue Muller et maman de deux enfants, est claire, simple, sans fard ni pathos. Elle aime par-dessus tout le travail sur le terrain, en reportage, au contact des gens. Y a-t-il meilleure manière de trouver son public que de lui faire sentir l’odeur de la vie, que de lui révéler son histoire et celle du voisin, que de lui faire entendre et comprendre ce qui nous motive et nous préoccupe?

Claire Muller est de ces journalistes qui font remonter l’information « du bas vers le haut », pour révéler des situations passées sous le radar des intérêts prépondérants et alerter celles et ceux qui peuvent agir. Une mission et une vision du métier à cent lieues de la démarche sentencieuse d’autres représentants du métier, trop habitués à informer « par le haut » et à relayer un discours institutionnalisé, que le public juge de plus en plus déconnecté de la réalité.

«J’aime tellement ce monde paysan que j’ai envie de le servir et de me rendre utile», explique notre lauréate. En bientôt douze ans d’activité à Terre & Nature, elle a gagné la confiance de celles et ceux dont elle parle et leur a fait accepter son regard distancié de journaliste. Mais il lui a fallu prendre son courage à deux mains pour aborder, avec son public cible, un thème aussi intime et délicat que la détresse et la dépression et oser titrer qu’«Il est vital d’oser parler du suicide» dans «l’hebdo romand de la vie au vert».

Sa décision a été longue à prendre mais est tombée comme un fruit mûr. Le thème n’était pas nouveau. Elle n’a pas été la première à aborder le sujet dans son journal. «En fait, on en parle depuis onze ans dans la rédaction». Mais voilà! Un ami paysan proche de sa famille avait mis fin à ses jours. «J’étais gênée car trop concernée», explique-t-elle. Jusqu’au jour où le pasteur et aumônier vaudois Pierre-André Schütz a lancé l’idée des «sentinelles». «Là, je me suis dit… mais c’est moi?!»

A l’instar de vétérinaires, vendeurs, comptables et autres inspecteurs qui, tout comme elle, côtoient régulièrement les paysans et sont parfois témoins de leur détresse, elle décide de suivre la demi-journée de formation mise sur pied par le pasteur et aumônier vaudois. Comme elle l’écrit: l’idée n’est pas de jouer au psychiatre, mais «d’être capable de détecter des signes de détresse et de réagir rapidement».

Dans son article, Claire Muller donne sur un ton juste et précis les objectifs, ainsi que le pourquoi et le comment de cette initiative unique en Suisse. Avant sa formation de sentinelle, elle ressentait les difficultés de l’un ou l’autre. Après, elle était capable de faire le pas qui sauve: engager la parole, valider la souffrance de la personne, réconforter, établir un lien de confiance, passer le relais quand nécessaire.

En décrivant l’idée et son processus, elle aura motivé d’autres sentinelles potentielles à se mobiliser. Mais plus encore, elle aura permis à ceux qui ne voient plus d’issue de sentir considérés et d’accepter qu’on les aide à sortir de leur isolement et de l’impasse.

«Ce travail, ce n’est pas seulement le mien, c’est celui de toute la rédaction», se défend Claire Muller. C’est sans doute vrai ce qui nous incite à féliciter aussi toute l’équipe de «Terre & Nature» et l’éditeur biennois Gassmann pour leur travail sérieux et engagé.

L’occasion est bonne aussi de les encourager à persévérer! Le durcissement de la condition paysanne ne semble pas à son terme. On sait aujourd’hui Pierre-André Schütz victime de son succès et désireux de passer le flambeau en 2018. Puisse son initiative trouver de nouveaux relais et dépasser les frontières vaudoises et de la Suisse romande. Une chose paraît sûre au moins: le monde paysan continuera de trouver en Claire Muller et ses collègues de l’écoute et une voix, mais aussi du réconfort.

Marc-Henri Jobin