Laudatio de Claudio Personeni et Bronwen Cowley par Daniel Pillard

La prévention par l’information

Remise du Prix Suva des médias 2017

4 octobre 2017 – Grange-Verney, Moudon
Laudatio par Daniel Pillard, membre du jury

Claudio Personeni et Bronwen Cowley, lauréats du Prix Suva des Médias 2017, catégorie Audiovisuel

Autant le dire d’emblée: cela n’a pas été sujet facile. De l’aveu même de ses deux auteurs, le journaliste Claudio Personeni et la réalisatrice Bronwen Cowley, il leur a même donné pas mal de fil à retordre!

Diffusé en décembre 2016 dans l’émission A bon Entendeur, et intulé «Trop de médicaments inutiles ou déconseillés!», le sujet a été inspiré par une vaste enquête menée par Test-achat, l’organisation belge de défense des consommateurs. Passant au crible quelque 6500 médicaments, celle-ci parvint à démontrer que 13 % – soit 1140 d’entre eux! – avaient une utilité contestable voire étaient même carrément à déconseiller.

Un résultat suffisamment surprenant pour qu’il donne envie à nos lauréats de tenter de mener la même enquête en Suisse. Principale gageure: à partir de la liste belge des médicaments douteux, reconstituer la liste de leurs équivalents suisses. Un travail de bénédictin réalisé durant plusieurs mois sous la conduite du professeur Nicolas Schaad, directeur de la Pharmacie interhospitalière de La Côte, appelé en renfort. Il établira une liste de 597 médicaments à l’utilité contestable voire à déconseiller. Ce qui ne représente pas moins de 11 % des 5300 médicaments autorisés dans notre pays! Un résultat semblable à celui de l’enquête belge. Un bilan d’autant plus troublant que parmi ces médicaments à l’efficacité douteuse figurent des remèdes très répandus, tels l’anti-inflammatoire Voltarène, l’anti-dépresseur Valdoxa ou encore l’antibiotique Norfloch.

Mais une liste de médicaments suspects ne fait pas encore une émission.

C’est là que notre tandem entre en action. Ils ont pour eux une complicité cultivée lors de plusieurs autres tournages de magazines pour la RTS dont l’un consacré aux…citrons leur permit de partager une salade de cédrats dont l’évocation les met aujourd’hui encore en joie!

Tous deux viennent d’un peu ailleurs: Bronwen est née an Afrique du Sud et parle encore l’Afrikaaner même si elle travaille depuis une vingtaine d’année en indépendante à Genève pour la RTS. Et Claudio qui a rejoint l’équipe d’ABE il y a 4 ans, est italo-tessinois même s’il a été correspondant de la TSR à Neuchâtel durant 15 ans, après avoir été chef de la rubrique cantonale à L’Express-L’Impartial.

Pas facile de mettre en scène une enquête aussi austère et pauvre en images. Comment illustrer le propos sans abuser des images prétextes et d’archives ennuyeuses? L’idée viendra de Bronwen: en guise de fil rouge, une boîte rouge frappée de la croix blanche que Claudio devrait prendre partout avec lui. A condition qu’il accepte de passer devant la caméra, ce qui n’est plus dans ses habitudes. Mais il ne résistera pas longtemps au charme de sa blonde collègue avant d’accepter de bon cœur. Et le voilà parti sur la Grand Place de Bruxelles, à Genève, à Rolle ou à Berne, arpentant, bureaux, pharmacies et hôpitaux, boîte rouge sous le bras.

Il n’en fallut pas moins pour faire tenir ensemble les trois chapitres relativement hétérogènes qui constituent cette émission.

Le premier explique de manière convaincante comment les pharmas exploitent les marques les plus connues pour vendre sous le même nom des médicaments de nature très différente, ce qui peut induire le consommateur en erreur. Le deuxième, plat de résistance de cet ABE, est consacré au volet suisse de l’enquête belge déjà évoquée. Et elle s’achève sur le rappel du cas terrible de Céline, cette jeune femme devenue gravement handicapée par la faute d’une pilule contraceptive mal supportée, dont le combat judiciaire est resté vain, la loi suisse ne permettant pas de mener des «actions collectives» à l’américaine.

Vous l’aurez compris, c’est surtout l’enquête menée à partir de la liste belge qui a convaincu le jury de récompenser cet ABE du Prix Suva des Médias 2017, dans la catégorie audiovisuel. Tout d’abord pour sa haute valeur préventive: en sensibilisant les téléspectateurs aux vertus pas toujours démontrées de certains médicaments, elle les incite à les consommer avec davantage de parcimonie. Sur le plan journalistique, le jury a voulu récompenser la perspicacité et la persévérance de ses auteurs qui ne se sont pas laissés décourager par une pré-enquête fastidieuse ni par les difficultés de mettre en scène une matière aussi ingrate.

Une émission menée tambour battant, comme c’est la règle à ABE: deux semaines de préparation, une semaine de tournage, 5 jours de montage. «Un rythme horrible! déplore Bronwen, mais l’équipe d’ABE est géniale, c’est une véritable famille. Sans une telle équipe soudée, ce genre d’enquête serait impossible».

«En outre, ce genre d’émission est au cœur du service public de la SSR, poursuit son collègue Claudio avec conviction. Sans redevance, plus d’ABE: une télévision financée par la seule publicité ne pourrait certainement pas jouir de la même indépendance pour creuser ces sujets qui fâchent ses annonceurs».

Une conclusion parfaite pour un hommage parfaitement mérité.
Bravo à vous deux, chère Bronwen et cher Claudio, pour cette magnifique démonstration de journalisme d’enquête et cette contribution utile à la prévention dans le domaine la santé!

Daniel Pillard