Laudatio de Frédéric Thomasset et Georges Cabrera par Renata Libal

La prévention par l’information

Remise du Prix Suva des médias 2017

4 octobre 2017 – Grange-Verney, Moudon
Laudatio par Renata Libal, présidente du jury

Frédéric Thomasset et Georges Cabrera, lauréats du Prix Suva des Médias 2017, catégorie Coup de coeur

Le journaliste Frédéric Thomasset aime assez les anti-héros, les losers attachants, les maladroits indécrottables qui finissent par surprendre. C’est pourquoi, en automne dernier, il s’est collé un bonnet un peu ridicule sur la tête et s’est mis à battre le pavé genevois pour se préparer à la fameuse course de l’Escalade, celle qui a rassemblé 45 322 coureurs moulés de polyester, élasthanne, polyamide dans les blocs de départ. Ces deux mois d’entraînement intensif sous la guidance serrée d’un coach – à raison de 3 séances hebdomadaires, dont deux d’effort fractionné – ont été relatés sur le site de la TDG, dans une série de 6 vidéos réalisées par son complice Georges Cabrera, agrémentées de textes au ton très personnel. «Deux mois pour préparer l’Escalade».

Si le jury du Prix Suva a eu envie de décerner son Prix Coup de cœur à ce travail à deux, c’est que celui-ci explore une forme de narration nouvelle dans la presse traditionnelle. Ce n’est pas un scoop de révéler ici que la presse papier va peu bien et que chaque titre s’évertue à trouver de nouvelles voies – de nouvelles voix – pour atteindre le cœur de son public. Le transfert des contenus sur le numérique fait partie de cette évolution et la richesse, l’originalité de l’offre web devient un enjeu déterminant. C’est dans ce contexte que l’expérience du duo Thomasset-Cabrera est particulièrement intéressante. Voilà donc un journaliste dit «sérieux», qui a passé au Japon un master en études asiatiques, qui a ensuite été le correspondant à Paris du quotidien japonais Yomiuru Shimbun, avant de rejoindre la TDG, à l’édition, la rubrique Monde, l’éco… puis le web. A ses côté, un photographe qui s’est tôt formé, de sa propre initiative, à la vidéo et à la production. Et voilà les deux collègues et amis en train de tester des manières nouvelles et ludiques de faire passer un message crédible aux lecteurs et internautes. Ce message – journalistiquement sérieux et fondé – est celui de l’importance de la préparation méthodique quand on se met un peu sérieusement à la course, les techniques d’entraînement actuelles, le rôle de l’alimentation: autant de conseils certes grands public, mais totalement utiles à un moment où tout un chacun se pique de dépassement de soi. Or ce message est scénarisé comme un blog, comme une auto-fiction, avec une mise en scène personnelle du journaliste, des plaisanteries auto-dérisoires sur son – ô si léger – embonpoint, des séquences de fiction – comme quand il rêve qu’il croise le champion Tadesse Abraham, qui lui donne des conseils. Le résultat est enlevé, drôle, plaisant – et d’ailleurs Frédéric Thomasset souligne que jamais il n’a eu autant de retours sur un article: «les employés de la Voirie, les passants me reconnaissaient, raconte-il. Ils m’appelaient «Hop, L’Escalade!», «Hop, la Tribune de Genève!». J’ai réalisé qu’il y avait une énorme différence entre signer un article et accepter de se mettre en scène en vidéo.»

Outre le succès et la qualité de ce travail, l’approche pose évidemment des questions de fond: jusqu’où un journaliste peut-il se mettre en scène, sans perdre la crédibilité de sa profession? Faudra-t-il avoir soudain des talents d’acteur – quitte à accepter de faire le pitre? – pour s’aventurer dans une carrière journalistique? Jusqu’où peut-on jouer avec une fiction scénarisée pour faire passer un message? Frédéric Thomasset s’est posé toutes ces questions, a surmonté son malaise initial – pour être au final – et à juste titre – satisfait du résultat. Avec le soutien et les encouragements de son rédacteur en chef adjoint David Häberli, le duo a réussi un travail sincère et bien tourné. Mais sera-ce le cas à chaque nouvelle expérience de cette nature, qui peut vite tourner à l’egotrip – un genre dans lequel n’importe quel bloggueur peut s’improviser grand maître.

Autre constat, non moins intéressant: un tel travail s’avère incroyablement chronophage. Selon les auteurs, chaque épisode de la série a nécessité une bonne journée d’engagement. D’abord une séance de préparation de deux bonnes heures avec les premières idées de scénario entre Frédéric Thomasset et Georges Cabrera; une seconde ensuite avec le coach Johann Ferré; puis le tournage et une demi-journée de montage. Comme les rédactions ne sont pas franchement en phase d’investissement, est-ce là une bonne manière d’investir les ressources? Et peut-on concurrencer tous ces internautes qui filment avec leur smartphone?

Quelles que soient les réponses que les maisons d’édition, les rédactions et les journalistes apporteront à ces questions, la jolie série sur l’Escalade a le mérite de les poser avec esprit et intelligence. Bravo à tous les deux!

Et pour la petite histoire: chapeau à Frédéric Thomasset, qui a suivi son entraînement à la lettre et pas seulement pour la caméra, a bouclé ses 7,3 km en moins de 36 minutes. Plus de 12 km/h et à la montée! C’est ce que l’on appelle payer de sa personne.

Renata Libal