Laudatio par Bertrand Kiefer, membre du jury Bastien Confino et Sébastien Blanc, lauréats du Prix Suva des Médias 2018, catégorie Audiovisuel

Primer une œuvre qui se passe à la clinique de la Suva au prix Suva des médias ? Un défi pour un jury indépendant davantage soucieux de la qualité journalistique des travaux que de la promotion de la plus ancienne assurance sociale de Suisse. Et pourtant ! ça a été un vrai coup de cœur pour un travail atypique, moderne et terriblement humain.

Sans trahir les coulisses des délibérations du jury, Caravane FM s’est très rapidement démarquée sans qu’on sache exactement comment l’appréhender. Une émission de télévision qui fait de la radio ? A moins que ce ne soit l’inverse, de la radio qui se décline également en télé? Un sujet brûlant dans le monde audiovisuel actuel ! Au-delà de ce détail purement médiatique, Caravane FM puise sa force et une puissante humanité, la poésie de ses images et une apparente simplicité. Apparente car le travail en amont est immense.

L’épisode primé se déroule donc à la clinique romande de réadaptation à Sion en Valais. Deux animateurs y débarquent en plein été et y installent leur caravane devant le parvis. C’est parti pour 48h de radio et de rencontres. Ces accidentés de la vie viennent tour à tour nous donner des leçons - de vie - au micro de Lionel et Jean-François. L’empathie des deux comédiens – de vrais amis - libère la parole des invités. Pendant ce temps, deux équipes de tournages suivent en images le quotidien de la clinique, les efforts de chacun, l’apprentissage des gestes simples, les sourires, les soupirs, les petits moments de désespoir de ceux qui doivent parfois tout réapprendre après un accident.

Tout a l’air si simple, si fluide en visionnant Caravane FM. C’est justement là qu’entrent en scène nos deux lauréates – même si c’est toute une équipe qui est primée. Géraldine Genetti jeune journaliste à la RTS et déjà un parcours riche au sein de la maison et Bettina Hoffmann réalisatrice expérimentée, elles œuvrent en coulisse depuis deux semaines. Elles sont allées à la rencontre des gens, suivi des cours de chaises roulantes, créé des liens, désamorcé les craintes, découvert les parcours de vie et patients ainsi que leur entourage si important. Et c’est ce minutieux travail d’immersion qui permet ensuite aux téléspectateurs de se connecter si rapidement à ce couple fusionnel tombé à moto, ce père de famille qui dévisse en montagne, ou encore ce jeune homme taciturne dont les jambes ont un jour été happées par un train.

Les journalistes aiment les rapports, les études, les chiffres, les experts... C’est sur cette base que l’on juge la qualité de leur travail. Les faits sont-ils bien étayés ? Existe-t-il des biais ? Toutes les parties ont-elles été sollicitées ? Et bien souvent le témoin est relégué au statu de fil rouge, une coche à cocher pour incarner le sujet comme on dit. Or recueillir un témoignage est l’un des exercices journalistiques les plus exigeants qui soit. Il demande de l’entregent, de la sensibilité, du tact. Tout cela pour donner à comprendre les différentes étapes du deuil qu’implique le handicap. Il demande également du temps, beaucoup de temps, une denrée qui manque souvent et le jury salue ainsi cet investissement.

Caravane FM montre que la prévention peut parfois se passer de médecins, d’études, de schémas en se concentrant exclusivement sur les victimes des accidents. La force d’un témoignage vaut 10 experts.

Quand « Kawa », le motard, nous raconte le bruit de ses vertèbres qui se fracassent après une chute en scooter, chacun comprend ce qu’il a ressenti, le drame qui se joue, et la tournure que prend son destin. Une invitation immédiate à la prudence. Les invités de Caravane FM donnent une leçon de philosophie, de résilience grâce à la bienveillance de Géraldine et Bettina, une qualité parfois oubliée du journalisme.

Virginie Matter